Aller au contenu

Mode d'emploi de la raison/Les erreurs de la philosophie transcendantale

Un livre de Wikilivres.

Le programme de la philosophie transcendantale

[modifier | modifier le wikicode]

"La raison humaine a ce destin particulier (...) qu’elle se trouve accablée de questions qu’elle ne peut écarter, car sa nature même les lui impose, mais auxquelles elle ne peut répondre, car elles dépassent tout son pouvoir." (Kant, première phrase de la préface à la première édition de la Critique de la raison pure, 1781, traduite par Jacques Auxenfants, 2019)

Au lieu de se poser des questions auxquelles on ne peut pas répondre, on ferait mieux de se demander quelles sont les questions auxquelles on peut vraiment répondre.

Avant de se demander ce qu'est un être, il faut se demander s'il est possible de le savoir.

Soit X un être qu'on veut connaître. Est-il possible de connaître X ?

Quels sont les êtres qu'on peut connaître ?

Est-il possible de connaître Dieu ?

À quelles conditions la connaissance est-elle possible ?

Une recherche est vouée à l'échec si on cherche à connaître un être qu'il est impossible de connaître.

Pour connaître, il faut connaître les conditions de possibilité de la connaissance. Si on ne sait pas comment la connaissance est possible, alors on ne peut pas savoir si on peut savoir, on ne peut pas savoir qu'on sait, et on ne peut pas savoir, tout court.

"Je nomme transcendantale toute connaissance qui s’occupe en général moins d’objets que de notre mode de connaissance des objets, en tant que ce mode doit être possible a priori." (Critique de la raison pure, B 25)

"Il devrait sembler naturel donc de ne pas immédiatement entreprendre la construction d’un édifice sans s’être auparavant, par des recherches scrupuleuses, assuré des fondations de celui-ci, et sans par conséquent avoir auparavant soulevé la question de savoir comment l’entendement peut parvenir à toutes ces connaissances a priori et quelle extension, quelle validité et quelle valeur elles peuvent bien posséder." (B 7)

Le programme de la philosophie transcendantale est que la connaissance des conditions de possibilité de la connaissance doit précéder la connaissance. Il faut savoir comment on sait avant de chercher à savoir :

"Mon dessein est de convaincre tous ceux pour qui la métaphysique vaut la peine d'être étudiée qu'il est absolument nécessaire d'interrompre leur travail jusqu'à nouvel ordre, de considérer tout ce qui s'est fait jusqu'ici comme non avenu et de discuter avant tout cette question : « Une métaphysique quelconque peut-elle seulement être possible ? »" (Kant, Préface des Prolégomènes à toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme science, 1783, traduits par Barni)

Est-il possible de connaître les conditions de possibilité de la connaissance ?

Comment apprendre à nager avant de se jeter à l'eau ?

[modifier | modifier le wikicode]

"L’examen de la connaissance ne peut se faire autrement qu’en connaissant (...) Vouloir connaître avant de connaître est aussi absurde que le sage projet qu’avait ce scolastique, d’apprendre à nager avant de se risquer dans l’eau." (Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, Science de la logique, §10, 1830, traduite par Bernard Bourgeois)

La connaissance des conditions de possibilité de la connaissance est une connaissance. Le savoir sur le savoir ne peut pas précéder le savoir, parce qu'il est un savoir. On doit chercher en même temps le savoir et le savoir sur le savoir. On apprend à reconnaître le bon savoir en acquérant du bon savoir, comme on apprend à nager en nageant.

L'observation de tous les savoirs

[modifier | modifier le wikicode]

Connaître les conditions de possibilité de la connaissance est savoir reconnaître tout ce qui peut être reconnu comme un savoir, donc savoir reconnaître tous les savoirs. La connaissance des conditions de possibilité de la connaissance est un dispositif universel d'observation de tous les savoirs.

Une bonne observation du savoir est un savoir. Un dispositif d'observation de tous les savoirs doit donc être capable de s'observer lui-même.

Le savoir sur le savoir vient à la fin

[modifier | modifier le wikicode]

On reconnaît le savoir avec des principes fondamentaux, qui justifient tous les principes, y compris eux-mêmes. Mais de tels principes ne sont pas connus au commencement, parce qu'on reconnaît les bons principes à leurs fruits. Tant que des principes n'ont pas porté de nombreux fruits, on ne sait pas très bien s'ils sont des bons principes.

Le savoir sur le savoir vient à la fin du travail de recherche, il n'est pas au commencement.

Le meilleur est la fin. (Aristote)

Les limites du savoir sur le savoir

[modifier | modifier le wikicode]

Le savoir de tous les savoirs ne peut pas être une unique théorie axiomatique, suffisante pour reconnaître toutes les vérités dès qu'on peut les formuler. Cette limite est une conséquence des théorèmes d'incomplétude de Gödel et d'indéfinissabilité de la vérité de Tarski.

"Toute connaissance dont le fondement est a priori s’annonce par ce caractère qu’elle veut être tenue d’avance pour absolument nécessaire ; à plus forte raison en sera-t-il ainsi d’une détermination de toutes les connaissances pures a priori, laquelle doit constituer l’étalon et même, par conséquent, l’exemple de toute certitude apodictique (philosophique)." (préface à la première édition de la Critique de la raison pure)

Le savoir de tous les savoirs ne peut pas être infaillible, parce que des principes qui portent des fruits ne sont pas toujours bons. Il arrive qu'on les prenne pour des bons principes sans savoir qu'ils conduisent à des erreurs.

La science est imprévisible

[modifier | modifier le wikicode]

On ne sait pas d'avance ce que la science peut devenir, quelles sont les nouvelles méthodes et les nouveaux principes que nous découvrirons. Nous ne pouvons pas le savoir d'avance, parce que pour le savoir, il faudrait les avoir déjà découverts.

Avec sa philosophie transcendantale, Kant a prévu que toutes les sciences suivantes n'existeront jamais, parce qu'elles ne peuvent pas exister :

  • la physique des particules élémentaires, des atomes et des molécules, et la physique quantique
  • la biologie moléculaire et la théorie de l'évolution de la vie par sélection naturelle
  • la neuropsychologie et les neurosciences cognitives
  • la logique mathématique
  • les géométries non-euclidiennes et la théorie de la relativité
  • l'arithmétique gaussienne
  • les mathématiques modernes

Si les scientifiques avaient obéi aux principes imposés par Kant, toutes ces sciences n'auraient jamais existé. Donc la philosophie de Kant est une façon de nous priver de la science.

La science moderne n'est pas kantienne. Elle est platonicienne dès qu'elle fait usage de modèles théoriques. Les êtres théoriques sont les Idées, ou les Formes, au sens de Platon. Confronter une théorie à la réalité est comme chercher l'ombre des Formes dans le monde que nous observons.

Dans la Critique du jugement (1790, traduite par Jacques Auxenfants) :

  • "Il est en effet tout à fait certain que nous ne pouvons même pas connaître de façon appropriée, d’après les principes simplement mécaniques de la nature, les êtres organisés et leur possibilité interne, bien moins encore nous les expliquer ; et cela est même si certain que l’on peut sans hésiter dire qu’il est même simplement absurde pour les hommes de former un tel projet, ou d’espérer que puisse un jour surgir quelque Newton qui pourrait faire comprendre ne serait-ce que la production d’un brin d’herbe d’après des lois naturelles qu’aucune intention n’a ordonnées ; bien au contraire, il faut absolument refuser ce savoir aux hommes." (p.400) Donc on peut observer que les plantes poussent au Soleil, mais on ne pourra jamais savoir pourquoi, ni pourquoi le Soleil brille. Mais la biologie moléculaire explique avec la chlorophylle comment les plantes se servent de la lumière pour grandir. Et l'astrophysique explique que le Soleil brille parce qu'il est un réacteur thermonucléaire.
  • "Nous ne pouvons décider si la pensée (que nous connaissons seulement chez l’homme, c’est-à-dire en liaison avec un corps) subsiste" si "l’on retire à un être pensant tout ce qui est matériel, lui laissant cependant la pensée." (p.468) Mais la neuropsychologie étudie les relations entre les lésions cérébrales et les déficits cognitifs dont ils sont les causes (Luria, The working brain, 1973, Shallice, From Neuropsychology to Mental Structure, 1988). De plus on sait désormais observer l'activité d'un cerveau qui pense.
  • Nous ne pourrons jamais savoir si "toute production de choses matérielles et de leurs formes doit être jugée possible d’après de simples lois mécaniques." ou si " quelques produits de la nature matérielle ne peuvent pas être jugés possibles d’après des lois simplement mécaniques (le jugement porté sur eux exige une toute autre loi de la causalité, à savoir celle des causes finales)." (§70) Mais la théorie de l'évolution par sélection naturelle et la biologie moléculaire montrent que les mécanismes biochimiques suffisent pour expliquer l'origine et l'évolution de la vie, et de ses fins. Donc il n'y a pas de contradiction entre l'explication par les mécanismes et l'explication par les fins.

Dans la Critique de la raison pure (1781, 1787) et les Prolégomènes à toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme science (1783)

  • La logique "semble donc, selon toute apparence, être close et achevée." (B VIII) Mais la logique mathématique a montré que la logique d'Aristote est très incomplète. Elle suffit seulement pour les propriétés, pas pour les relations.
  • "L’espace est une représentation nécessaire, a priori" (B 38). Les lois d'Euclide sont des lois a priori, donc nécessaires, parce que l'espace est une forme nécessaire de la sensibilité. Mais les géométries non-euclidiennes montrent que d'autres espaces sont possibles. La cosmologie montre que notre espace n'est pas euclidien, en accord avec la théorie de la relativité générale.
  • Nous ne pourrons jamais savoir si "le monde a un commencement dans le temps et [s'] il est aussi, relativement à l’espace, contenu dans certaines limites" ou si "le monde n’a ni commencement ni limites dans l’espace, mais [s'] il est infini aussi bien relativement à l’espace que par rapport au temps." (B 454) Mais le Big Bang est bien quelque chose qui ressemble à un commencement du temps.
  • 7+5=12 est un jugement a priori (B 15), donc nécessaire. Mais Gauss a montré dans ses Recherches arithmétiques (1801) qu'on peut calculer en posant 7+5=0 par exemple. Sept douzièmes de tour plus cinq douzièmes de tour égale un tour égale zéro tour, parce que faire un tour complet est revenir à son point de départ, comme si on n'avait pas bougé. Donc si on compte les douzièmes de tour, 7+5=0.
  • " "Tous les corps sont étendus" est un jugement analytique" (B 11), donc nécessaire. Mais cela exclut la théorie des corps ponctuels, donc la physique des particules élémentaires.
  • Nous ne pourrons jamais savoir si "dans le monde, toute substance composée est constituée de parties simples, et il n’existe partout rien que le simple ou ce qui en est composé" ou si "dans le monde, aucune chose composée n’est constituée de parties simples, et il n’existe nulle part rien qui soit simple dans ce monde." (B 462). "Nous ne pouvons par aucune expérience possible rendre sensible, et par suite intelligible in concreto le concept d'un être simple ; ainsi ce concept est tout à fait vide par rapport à toute recherche qui espère pénétrer la cause des phénomènes , et ne peut servir de principe à l'explication de ce que fournit l'expérience intérieure ou extérieure." (Prolégomènes, §44). La physique a identifié des parties simples : les particules élémentaires, les atomes, les molécules et les ions.
  • Nous ne pourrons jamais savoir si "la causalité qui s’exerce d’après les lois de la nature n’est pas la seule d’où puissent être dérivés les phénomènes du monde considérés dans leur totalité" et si "il est encore nécessaire d’admettre en vue de leur explication une causalité par liberté" ou si "il n’y a pas de liberté, mais tout dans le monde arrive uniquement d’après les lois de la nature." (B 472) Mais la physique quantique réconcilie le déterminisme des lois de la Nature et la possibilité de la liberté. L'équation fondamentale de la physique quantique, l'équation de Schrödinger, est déterministe, mais elle détermine seulement l'ensemble des destinées possibles d'un observateur. La destinée qu'il vit actuellement est seulement une de ses destinées possibles. Elle dépend du hasard et de ses décisions. Donc le pouvoir de décider, et la liberté qui va avec, ne sont pas anéantis par le déterminisme des lois de la Nature.
  • "Le principe suprême de tous les jugements synthétiques est donc le suivant : tout objet est soumis aux conditions nécessaires de l’unité synthétique du divers de l’intuition dans une expérience possible." (B 197) Kant entend par intuition, l'intuition sensible, la sensibilité, la perception sensorielle. Donc Kant affirme qu'un objet qui ne peut pas être présenté dans l'expérience de la sensibilité ne peut pas être connu. Les mathématiques devraient donc être réduites aux seuls êtres qui se présentent dans l'expérience : l'espace, les nombres naturels et les nombres réels. Même les nombres complexes, étudiés par les mathématiciens déjà au temps de Kant, ne devraient pas être connus, parce qu'ils ne se présentent pas à nos sens. A fortiori, la plupart des êtres abstraits étudiés aujourd'hui par les mathématiciens devraient être bannis des mathématiques. Le principe suprême de la raison, selon Kant, revient donc à nous interdire de faire des mathématiques, et des théories, sauf si elles ne font que représenter les phénomènes.

Qu'est-ce qu'un jugement analytique ?

[modifier | modifier le wikicode]

Dans la Critique de la raison pure, un jugement analytique est défini comme un jugement vrai par définition des concepts employés :

"Une grande partie, et peut-être la plus importante, de l’activité de notre raison consiste en l’analyse des concepts que nous possédons déjà de certains objets – ce qui nous fournit une foule de connaissances qui, tout en n’étant rien de plus que des éclaircissements ou des explications de ce qui a déjà été pensé dans les concepts en question (bien que confusément encore), sont pourtant appréciées, du moins quant à la forme, comme s’il s’agissait de vues nouvelles alors que, quant à leur matière ou à leur contenu, elles n’élargissent pas les concepts dont nous disposons, mais ne font au contraire que les décomposer en leurs éléments." (B 9)

"Dans tous les jugements où se trouve pensé le rapport d’un sujet à un prédicat (...) ce rapport se présente sous deux formes possibles. Ou bien le prédicat B appartient au sujet A comme quelque chose qui est inclus dans le concept de A (de façon implicite) ; ou bien le prédicat B est tout à fait étranger au concept de A, bien qu’il lui soit néanmoins connecté. Dans le premier cas, je qualifie le jugement d’analytique, dans le second de synthétique. Les jugements dans lesquels la connexion du prédicat avec le concept du sujet est pensée comme exprimant une identité sont donc analytiques (...), tandis que ceux dans lesquels cette connexion est pensée sans exprimer d’identité doivent être appelés jugements synthétiques. On pourrait également appeler les premiers « jugements explicatifs », et les seconds « jugements extensifs », pour cette raison que les premiers, par le prédicat, n’ajoutent rien au concept du sujet, mais ne font que le décomposer, par analyse, en les concepts divers déjà pensés en lui (bien que confusément), tandis qu’au contraire les seconds ajoutent au concept du sujet un prédicat qui n’était nullement pensé en ce concept et n’aurait pu en être tiré par aucune analyse. Par exemple, quand je dis : « tous les corps sont étendus », c’est un jugement analytique ; en effet, je n’ai pas besoin de sortir du concept que représente le mot « corps » pour trouver que l’étendue lui est inhérente, mais il me suffit d’analyser ce concept, c’est-à-dire de prendre conscience du divers que je pense toujours en lui, pour y rencontrer ce prédicat « étendus » : c’est donc un jugement analytique. En revanche, quand je dis : « tous les corps sont pesants », ici le prédicat est quelque chose qui diffère totalement de ce que je pense dans le simple concept d’un corps en général. L’ajout d’un tel prédicat donne donc un jugement synthétique." (B 10-11)

Un jugement est synthétique si et seulement si il n'est pas analytique.

Kant donne un curieux argument pour prouver que 7+5=12 est un jugement synthétique :

"le concept de la somme de sept et de cinq ne contient rien de plus que la réunion de deux nombres en un seul, réunion par laquelle n’est pas du tout conçu le nombre unique qui rassemble les deux autres. Le concept de douze n’est en aucune manière déjà pensé par le simple fait que je pense cette réunion de sept et de cinq, et je peux bien décomposer analytiquement, aussi loin qu’on voudra, mon concept d’une telle somme possible : je n’y rencontrerai pourtant pas le nombre douze." (B 15)

7=1+1+1+1+1+1+1 est vrai par définition de 7.

5=1+1+1+1+1 est vrai par définition de 5.

12=1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1+1 est vrai par définition de 12.

12=(1+1+1+1+1+1+1)+(1+1+1+1+1) est également vrai par définition de 12.

Donc 12=7+5 est vrai par définition de 12, 7 et 5.

Il semble bien qu' en décomposant analytiquement le concept de 12, on peut trouver les concepts de 7 et de 5, et établir ainsi que 12=7+5.

Mais x=y équivaut à y=x, par définition de l'égalité. Donc 7+5=12.

Kant affirme que "les jugements mathématiques sont tous synthétiques." (B 14) Mais les jugements mathématiques sont toujours vrais de possibilités théoriques. Les mathématiques sont la science des mondes logiquement possibles. La vérité mathématique résulte toujours de la construction de mondes logiquement possibles. Les énoncés mathématiques sont vrais par construction, ou par définition, des mondes logiquement possibles. Ils sont donc tous analytiques. Non seulement les définitions, mais également les axiomes, sont vrais par définition des concepts employés. Les théorèmes sont toujours des jugements analytiques, dès qu'ils sont correctement démontrés, à partir des axiomes et des définitions.

"Quelques unes des propositions fondamentales, rares il est vrai, que les géomètres présupposent sont en vérité réellement analytiques et reposent sur le principe de contradiction ; mais il faut ajouter qu’elles servent uniquement, en tant que propositions identiques, à l’enchaînement de la démarche méthodique et non pas à titre de principes : par exemple a = a, le tout est identique à lui-même, ou (a + b) > a, c’est-à-dire le tout est plus grand qu’une de ses parties. Malgré tout, même ces propositions, bien qu’établies valablement d’après de simples concepts, sont admises en mathématique pour l’unique raison qu’elles peuvent être présentées dans l’intuition." (B 16-17)

Il n'est pas nécessaire que les axiomes et les définitions des mathématiciens soient "présentés dans l'intuition". Il suffit qu'ils soient vrais d'un monde logiquement possible pour faire une théorie.

Une contradiction est la conjonction d'un énoncé et de sa négation.

Une liste d'énoncés est cohérente si et seulement si ses conséquences logiques ne sont jamais des contradictions.

Une théorie est une liste cohérente d'axiomes et de définitions.

Gödel a prouvé, en 1929, qu'une liste d'énoncés est cohérente si et seulement si il existe au moins un monde logiquement possible à propos duquel elle est vraie. Une théorie a donc toujours un objet.

La connaissance des conditions de possibilité de la connaissance est la connaissance des lois qu'il faut respecter pour qu'il y ait de la connaissance. Si ces lois sont respectées alors il y a de la connaissance, sinon il n'y en a pas. Ces lois déterminent le bon usage du concept de connaissance. Connaître un concept est toujours connaître les lois qui déterminent son usage. La connaissance des conditions de possibilité de la connaissance est donc la connaissance du concept de connaissance. Les conditions de possibilité de la connaissance sont vraies par définition du concept de connaissance. Elles sont donc des vérités analytiques. Contrairement à ce qu'affirme Kant, la connaissance des conditions de possibilité de la connaissance est toujours analytique, parce qu'il s'agit d'analyser le concept de connaissance.

L'essence d'un être est ce qu'il est essentiellement, toutes ses propriétés et ses relations qu'il ne peut pas perdre sans cesser d'être.

Demander "qu'est-ce que X ?" est demander l'essence de X.

L'essence d'un concept est déterminée par les lois qui déterminent l'attribution du concept. Le respect d'une loi est une propriété essentielle d'un concept, parce que les lois font des concepts ce qu'ils sont. Pas de concepts sans lois.

Les axiomes sont les lois fondamentales qui déterminent les concepts fondamentaux d'une théorie. Tous les autres concepts de la théorie peuvent être définis à partir des concepts fondamentaux. Un concept définissable à partir des concepts fondamentaux est un prédicat de la théorie. La logique est aussi appelée le calcul des prédicats, ou le calcul des concepts. Les lois qui déterminent un concept défini à partir des concepts fondamentaux sont des conséquences logiques de sa définition et des axiomes.

La connaissance de l'essence des concepts est toujours analytique, parce que les lois essentielles d'un concept sont vraies par définition de ce concept.

"c’est sur de tels principes synthétiques, c’est-à-dire extensifs, que repose intégralement la perspective finale de notre connaissance spéculative a priori ; les principes analytiques sont certes extrêmement importants et nécessaires, mais uniquement en tant qu’ils permettent d’accéder à cette clarté des concepts qui se trouve requise pour une synthèse assurée et étendue, formant d’acquisition d’une connaissance effectivement nouvelle." (B 13-14)

La connaissance de l'essence des concepts est bien plus que l'accès à leur clarté. Elle nous donne les principes à partir desquels toutes les vérités universelles énoncées avec des concepts peuvent être établies. La connaissance analytique révèle le pouvoir de connaissance des concepts, parce qu'elle montre comment faire des théories avec des concepts.

Les jugements analytiques sont des "jugements explicatifs" (B 10). Ils révèlent tout ce qu'on peut connaître quand on connaît les concepts. Elle nous révèle ce que "nous pensons effectivement" (B 17) quand nous faisons un bon usage des concepts. Un concept, avec une théorie qui le détermine, est comme un réservoir de connaissances analytiques. Démontrer des théorèmes est comme puiser dans ce réservoir.

La connaissance des concepts est la connaissance des théories, donc aussi la connaissance des mondes logiquement possibles.

La connaissance analytique est la connaissance purement théorique. Elle est tout ce qu'on peut connaître par le raisonnement, sans recourir à l'observation du monde actuel. Elle nous révèle la vérité sur tous les mondes logiquement possibles, mais elle ne nous dit pas lequel de ces possibles est actuel.

Qu'est-ce que la connaissance a priori ?

[modifier | modifier le wikicode]

Une connaissance est a priori si et seulement si elle est "indépendante de l’expérience et même de toutes les impressions des sens." (B 2)

Une connaissance est empirique, ou a posteriori, si et seulement si elle "possède sa source dans l'expérience." (B 2)

Une connaissance est a priori si et seulement si elle n'est pas a posteriori.

"Il serait absurde de vouloir fonder sur l’expérience un jugement analytique, puisque je n’ai nullement besoin de sortir de mon concept pour formuler un tel jugement, ni, par conséquent, de recourir au témoignage de l’expérience." (B 12)

Les jugements analytiques sont toujours a priori, parce qu'on peut toujours les prouver à partir des axiomes et des définitions qui déterminent l'usage des concepts employés. Mais la réciproque est-elle vraie ? La connaissance a priori est-elle toujours analytique ?

La connaissance des conditions de possibilité de la connaissance est analytique, donc toujours a priori.

Définitions :

  • Le monde actuel est le monde dans lequel nous vivons et que nous observons.
  • Un monde est possiblement actuel si et seulement si il est un monde logiquement possible qui contient des êtres qui l'observent.

Théorème : une vérité est synthétique si et seulement si elle est vraie du monde actuel sans être vraie de tous les mondes possiblement actuels où ses concepts sont définis avec les mêmes axiomes et les mêmes définitions.

Preuve :

  • La vérité d'un jugement sur un monde logiquement possible est toujours analytique, parce qu'elle résulte de la construction, ou de la définition de ce monde. Pour être synthétique, une vérité doit être plus qu'une vérité sur un monde logiquement possible, donc une vérité sur le monde actuel. Il faut aussi qu'elle ne soit pas vraie de tous les mondes possiblement actuels, sinon elle serait analytique, parce qu'elle serait une conséquence logique de la définition d'un monde possiblement actuel. Il faut donc qu'elle soit une vérité sur le monde actuel qui le distingue des autres mondes possiblement actuels.
  • Par définition des concepts de possibilité et d'actualité, tout ce qui est possiblement actuel peut être actuel. Le monde actuel est un monde parmi tous les mondes possiblement actuels. Le concept d'actualité nous dit seulement que le monde actuel peut être n'importe lequel de tous les mondes possiblement actuels. Une vérité sur le monde actuel qui le distingue parmi les mondes mondes possiblement actuels n'est donc jamais analytique.

"Les jugements d’expérience comme tels sont tous synthétiques." (B 12)

Les jugements a posteriori sont toujours synthétiques, parce qu'ils distinguent l'actuel parmi les possiblement actuels. Mais la réciproque est-elle vraie ? Les jugements synthétiques sont-ils toujours a posteriori ? Y a-t-il des jugements synthétiques a priori ? Y a-t-il une connaissance a priori du monde actuel qui le distingue parmi tous les mondes possiblement actuels ?

Kant pose le "problème général de la raison pure" :

"Le véritable problème de la raison est contenu dans la question : Comment des jugements synthétiques a priori sont-ils possibles ?" (B 19)

On peut prouver que ce problème ne se pose pas :

Théorème : les jugements synthétiques a priori sont impossibles.

Ce théorème veut dire qu'un énoncé synthétique a priori n'est jamais un savoir.

Preuve : par définition du concept d'actualité, nous ne pouvons pas savoir si le possible est actuel sans avoir observé le monde actuel. Donc tous les jugements qui distinguent le monde actuel parmi les autres mondes possiblement actuels sont a posteriori. Or tous les jugements synthétiques distinguent le monde actuel parmi les autres mondes possiblement actuels. Donc tous les jugements synthétiques sont a posteriori. Donc il n'y a pas de jugements synthétiques a priori.

Corollaires :

  • Une vérité est analytique si et seulement si elle est a priori.
  • Une vérité est synthétique si et seulement si elle est a posteriori.

Que les jugement synthétiques a priori sont impossibles est une vérité analytique, donc a priori.

Lorsqu'un monde logiquement possible est actuel, un même énoncé peut être à la fois une vérité a priori et une vérité a posteriori, selon la façon dont il est interprété. Il est une vérité a priori à propos d'un monde logiquement possible, et une vérité a posteriori à propos du monde actuel.

Les vérités sur les mondes logiquement possibles sont toujours a priori. Les vérités qui distinguent le monde actuel parmi les mondes possiblement actuels sont toujours a posteriori.

Pour être vraies, les lois de la Nature doivent être vraies du monde actuel. Elles sont donc toujours a posteriori. Il n'y a pas de physique a priori.

Pour savoir qu'un être est naturellement possible, il faut connaître les lois de la Nature. Non seulement la connaissance du monde actuel, mais également la connaissance des mondes naturellement possibles, est a posteriori.

La connaissance des conditions de possibilité de la connaissance est a priori, mais connaître que ces conditions sont réunies dans le monde actuel et que la connaissance existe réellement est une connaissance a posteriori.

Souvent la connaissance a posteriori précède la connaissance a priori, parce qu'on attribue d'abord nos concepts aux êtres du monde actuel avant de bien connaître les axiomes et les définitions qui déterminent leur bon usage. On a besoin de connaître ces axiomes et ces définitions pour raisonner sur les mondes logiquement possibles où ces concepts sont définis.

Nous savons a priori que l'actuel est possible, donc possiblement actuel. Mais nous ne pouvons pas savoir a priori qu'un monde possiblement actuel existe actuellement. Nous le savons seulement a posteriori en observant le monde actuel, y compris nous-mêmes.

"La philosophie requiert une science qui détermine la possibilité, les principes et l’étendue de toutes les connaissances a priori." (Critique de la raison pure, B 6)

La connaissance a priori est la connaissance de tous les mondes logiquement possibles. Elle est aussi la connaissance de toutes les théories. N'importe quelle liste d'énoncés peut être choisie comme une liste d'axiomes et définit ainsi une théorie, si et seulement si ses conséquences logiques ne sont jamais des contradictions. Un théorème est une conséquence logique des axiomes. Une théorie peut être identifiée à l'ensemble de ses théorèmes. Le théorème de complétude de la logique du premier ordre, prouvé par Gödel en 1929, énonce qu'une théorie est toujours vraie d'au moins un monde logiquement possible.

La théorie des modèles (présentée par Keisler : Fundamentals of Model Theory, Handbook of Mathematical Logic, 1977) est la théorie de la vérité théorique. Un modèle est un monde logiquement possible. Un vérité théorique est une vérité sur des mondes logiquement possibles, donc une vérité a priori.

La logique et la théorie des modèles suffisent pour expliquer la possibilité de la connaissance a priori et lui donner ses principes. L'étendue de la connaissance a priori est simplement le domaine de toutes les théories, ou le domaine de tous les mondes logiquement possibles.

Connaît-on seulement les phénomènes ?

[modifier | modifier le wikicode]

- On ne peut connaître que les phénomènes.

- Est-ce que tu es sûr ?

- Oui je suis sûr.

- Donc tu sais qu'on ne peut connaître que les phénomènes.

- Oui.

- Mais qu'on ne peut connaître que les phénomènes n'est pas un phénomène. Donc tu connais quelque chose qui n'est pas un phénomène.

Croire qu'on ne peut connaître que les phénomènes est absurde, parce que l'impossibilité de connaître d'autres êtres que les phénomènes n'est pas un phénomène.

"La capacité de recevoir (réceptivité) des représentations selon la manière dont nous sommes affectés par des objets s’appelle sensibilité. C’est donc par la médiation de la sensibilité que des objets nous sont donnés, et c’est elle seule qui nous fournit des intuitions ;  ; mais c’est par l’entendement qu’ils sont pensés, et c’est de l’entendement que procèdent les concepts. Et tout acte de penser doit, en définitive, obligatoirement se rapporter, que ce soit immédiatement (ligne directe) ou de façon détournée (ligne indirecte) par la médiation de certains caractères (signes communs à plusieurs choses) à des intuitions, par conséquent chez nous à la sensibilité, pour cette simple raison qu’aucun objet ne peut nous être donné d’une autre manière.

L’effet produit par un objet sur notre capacité de représentation, en tant que nous sommes affectés par cet objet, est une sensation. L’intuition qui se rapporte à l’objet à travers une sensation s’appelle empirique. L’objet indéterminé d’une intuition empirique s’appelle phénomène." (Critique de la raison pure, B 33-34)

"Nous ne pouvons penser aucun objet, si ce n’est par l’intermédiaire des catégories ; nous ne pouvons connaître aucun objet pensé, si ce n’est par l’intermédiaire d’intuitions correspondant à ces concepts. Or, toutes nos intuitions sont sensibles, et cette connaissance, en tant que l’objet en est donné, est empirique. Mais la connaissance empirique est l’expérience. Par conséquent, nulle connaissance a priori ne nous est possible que celle qui est exclusivement connaissance d’objets d’expérience possible." (B 165-166)

"La catégorie n’a pas d’autre usage pour la connaissance des choses que son application à des objets de l’expérience (...) la pensée d’un objet en général ne peut en nous devenir connaissance, par l’intermédiaire d’un concept pur de l’entendement, que pour autant que ce concept est mis en rapport avec des objets des sens." (B 146)

"cette extension élargie des concepts au-delà de notre intuition sensible ne nous sert à rien. Car ce sont alors des concepts vides d’objets, et quant à savoir si seulement de tels objets sont jamais possibles ou impossibles, nous n’en pouvons nullement juger à l’aide de ces concepts, simples formes de pensée sans réalité objective, parce que nous n’avons à notre disposition aucune intuition à laquelle l’unité synthétique de l’aperception, seul contenu de ces concepts, pourrait être appliquée, alors que c’est ainsi qu’ils pourraient déterminer un objet. Notre intuition sensible et empirique peut seule leur procurer sens et signification." (B 148-149)

Selon Kant, les objets d'expérience sont dans l'espace et dans le temps. Ils sont des objets pour la sensibilité. Ils apparaissent et les connaître est connaître leurs apparences, les phénomènes. Les concepts ne sont pas dans l'espace et dans le temps, donc ils ne sont pas des objets d'expérience possible. Si on ne connaissait que les apparences des objets de l'expérience, on ne pourrait donc jamais connaître les concepts. Or la connaissance des conditions de possibilité de la connaissance est la connaissance du concept de connaissance.

Si on affirme que même les concepts sont des objets d'expérience possible, alors tout ce qui peut être pensé est un objet d'expérience, et la restriction de la connaissance aux objets d'expérience possible cesse d'être une contrainte.

Quand on attribue un concept, on observe en même temps l'être auquel le concept est attribué et le concept lui-même, mais un concept n'est pas un objet des sens.

Croire que le seul usage légitime des concepts est de les attribuer aux objets des sens est absurde, parce que "être attribué aux objets des sens" est un concept qu'on attribue à des concepts.

"Notre connaissance procède de deux sources fondamentales de l’esprit, dont la première est le pouvoir de recevoir des représentations (la réceptivité des impressions), la seconde le pouvoir de connaître par l’intermédiaire de ces représentations un objet (spontanéité des concepts) ; par la première un objet nous est donné, par la seconde cet objet est pensé en relation avec cette représentation (comme simple détermination de l’esprit). Intuition et concepts constituent donc les éléments de toute notre connaissance, de sorte que ni des concepts, sans une intuition leur correspondant de quelque manière, ni une intuition sans concepts ne peuvent fournir une connaissance." (B 74) "L’entendement ne peut rien intuitionner et les sens ne peuvent rien penser. C’est seulement dans la mesure où ils se combinent que peut se produire de la connaissance." (B 75-76)

"L’entendement est, généralement parlant, le pouvoir des connaissances." (B 137)

Mais voir un être est déjà le connaître. Il n'est pas nécessaire de penser pour connaître.

La connaissance de la connaissance est la connaissance de l'entendement. L'entendement apparaît. Il est lui aussi un phénomène. Mais la connaissance de l'entendement est-elle seulement la connaissance de son apparence ?

Une connaissance est immanente si et seulement si elle "n’a de rapport qu’à l’expérience, si étendue qu’elle puisse être." Elle est transcendante si et seulement si elle "dépasse toute expérience donnée." :

"l'usage expérimental auquel la raison restreint l'entendement pur , ne remplit pas complètement sa propre destination . Toute expérience particulière en effet n'est qu'une partie de la sphère totale de son domaine, or la totalité absolue de toute expérience possible n'est pas elle -même une expérience ; néanmoins elle constitue pour la raison un problème nécessaire, problème qui , ne fût- ce que pour être posé , requiert des concepts tout différents de ces concepts de l'entendement pur dont l'usage n'est qu'immanent , c'est-à- dire ne s'applique qu'à l'expérience dans la mesure même où il peut y avoir expérience , tandis que les concepts de la raison , ayant pour objet le système universel c'est-à- dire l'unité collective de toute l'expérience possible, dépassent toute l'expérience donnée, et sont par conséquent des concepts transcendants ." (Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme science, §40, 1783, traduits par Barni)

Y a-t-il une connaissance transcendante ?

La connaissance transcendantale est la connaissance de toutes les connaissances possibles. Elle est transcendante parce qu'elle dépasse toute expérience donnée. La connaissance transcendante est donc possible. Mais si on suit Kant la seule connaissance transcendante légitime est la connaissance transcendantale. La philosophie doit être transcendantale si elle veut être transcendante :

"Toutes les connaissances de l'entendement pur ont ceci de particulier que leurs concepts se présentent dans l'expérience et lui doivent la confirmation de leurs principes . Au contraire pour les connaissances transcendantes de la raison , ni leurs idées ne se présentent dans l'expérience, ni leurs principes n'y trouvent une confirmation ou une contradiction . Par conséquent l'erreur qui s'y glisse ne peut être découverte que par la raison pure , découverte fort difficile, car cette raison, grâce à ses idées , est naturellement dialectique, et l'apparence inévitable qu'elle produit ne peut être contenue dans ses justes limites par une recherche objective et dogmatique sur les choses, mais seulement par un examen subjectif de la raison même comme source des idées." (idem §42)

Kant affirme qu'en dehors de la connaissance transcendantale, les seules connaissances possibles sont les connaissances par expérience, et que la connaissance transcendantale est seulement la connaissance des conditions de possibilité de l'expérience :

"L'entendement avait besoin des catégories pour l'expérience ; de même la raison renferme en elle le principe des idées ; j'entends par là des concepts nécessaires dont l'objet ne peut cependant pas être donné dans l'expérience . Ces idées sont dans la nature de la raison , absolument comme les catégories sont dans la nature de l'entendement, et si elles présentent une illusion qui peut facilement égarer, cette illusion est inévitable, bien qu'il soit possible d'en prévenir la séduction .

Toute cette illusion consiste à regarder comme objectif le principe subjectif des jugements ; que la raison arrive à la connaissance de soi- même dans son usage transcendant (exubérant) , voilà le seul remède contre les erreurs où elle tombe quand elle s'abuse sur sa véritable destination, et qu'elle rapporte par un usage transcendant à un objet en soi ce qui ne regarde que son propre sujet et la direction de tout son usage immanent." (idem §40)

Selon Kant, la connaissance transcendantale n'est pas obtenue par l'expérience. Elle précède logiquement l'expérience parce qu'elle est la connaissance des conditions de possibilité de l'expérience :

"Il y a beaucoup de lois de la nature que nous ne pouvons connaître qu'au moyen de l'expérience , mais la conformité à des lois dans la liaison des phénomènes , c'est-à- dire la nature en général, nous ne pouvons pas apprendre à la connaître par l'expérience ; en effet l'expérience elle - même exige de pareilles lois qui sont le fondement de sa possibilité a priori. La possibilité de l'expérience en général est donc en même temps la loi universelle de la nature , et les principes de la première sont les lois de la seconde . Car nous ne connaissons la nature que comme l'ensemble des phénomènes, c'est- à- dire des représentations en nous , et nous ne pouvons par suite tirer les lois de leur liaison d'ailleurs que des principes de leur liaison en nous , c'est- à- dire des conditions de l'union nécessaire dans une conscience , qui constitue la possibilité de l'expérience .

La proposition capitale qui a été développée durant tout ce chapitre : on peut connaître a priori des lois générales de la nature , nous conduit d'elle- même à cette autre proposition : le principe suprême des lois de la nature doit nécessairement résider en nous-mêmes , c'est-à-dire dans notre entendement ; et nous ne devons pas déterminer ces lois universelles en partant de la nature et au moyen de l'expérience , mais tout au contraire déterminer la nature en tant qu'elle est soumise à des lois universelles, uniquement d'après les conditions de possibilité de l'expérience qui résident dans notre sensibilité et dans notre entendement. Autrement, en effet, comment serait- il possible de connaître a priori ces lois, puisqu'elles ne sont nullement des règles de la connaissance analytique , mais bien de véritables extensions synthétiques de la connaissance ? Un tel accord , et qui est nécessaire , entre les principes de l'expérience possible et les lois de la possibilité de la nature , ne peut se produire que pour deux raisons : ou bien ces lois sont empruntées à la nature par le moyen de l'expérience , ou tout au contraire, la nature est dérivée des conditions de la possibilité de l'expérience en général, et se confond dès lors avec la simple possibilité d'appliquer à cette expérience des lois universelles. La première de ces explications est en contradiction avec elle-même ; car les lois universelles de la nature peuvent et doivent nécessairement être connues a priori (c'est- à-dire indépendamment de toute expérience) et servir de fondement à tout usage empirique de l'entendement : il ne reste donc que la seconde alternative." (idem §36)

La connaissance de la connaissance par l'expérience n'est pas seulement une connaissance purement théorique. Nous devons confronter à l'expérience nos théories de l'expérience si nous voulons savoir si elles sont de bonnes théories de l'expérience. Dire qu'il y a un sujet qui observe un objet ne suffit pas.

Pour qu'une théorie soit une théorie physique, il faut qu'elle puisse être confrontée aux observations du monde actuel, sinon elle est seulement une théorie mathématique, donc il n'y a pas de physique a priori.

La connaissance transcendantale est une connaissance. Pour être une connaissance de toutes les connaissances possibles, elle doit se connaître elle-même, elle ne doit donc pas être seulement une connaissance des conditions de possibilité de l'expérience. Il n'y a pas que la connaissance par l'expérience, il y a aussi la connaissance par la théorie. La connaissance transcendantale doit donc être aussi une connaissance de la connaissance par la théorie, pas seulement une connaissance de la connaissance par l'expérience.

"le cœur de la métaphysique, son caractère distinctif, je veux dire l'application de la raison à elle-même , et à elle seule" (idem §40)

Nous faisons l'expérience de la raison. Les discours rationnels sont des objets des sens, mais pour connaître vraiment la raison, il ne suffit pas de la connaître comme un objet des sens. Si nous ne pouvions appliquer nos concepts qu'aux objets des sens, nous ne pourrions pas connaître la raison. Les principes de Kant, exposés dans la Critique de la raison pure, ont donc comme conséquence logique que la raison affirme qu'elle ne peut pas exister. Est-ce vraiment la raison qui se connaît elle-même ?

Pourquoi réduire la connaissance transcendante à la connaissance transcendantale ? Pourquoi la connaissance devrait-elle être le seul concept que nous pouvons connaître par la raison ?

La connaissance transcendante n'est pas seulement la connaissance de la connaissance, mais également la connaissance des concepts, des lois universelles, des théories, des êtres mathématiques, des mondes logiquement possibles et naturellement possibles...

Quand on connaît le concept de connaissance, on connaît davantage que l'apparence de l'entendement, parce qu'on connaît l'essence de la connaissance.

La connaissance analytique est la connaissance des concepts, ou des essences. Elle est beaucoup plus que la connaissance des phénomènes, parce qu'elle nous révèle les conditions de possibilité des phénomènes, les lois qui expliquent comment les êtres apparaissent.

Nous savons que nous connaissons des êtres grâce à nos sens. Nous savons a posteriori que nous les connaissons avec nos sens, parce que nous devons faire l'expérience de la perception pour savoir que nous percevons. Mais nous savons a priori qu'ils peuvent être connus avec les sens, parce que c'est vrai par définition du concept de perception sensorielle.

Que pouvons-nous connaître à partir de la connaissance sensorielle ?

Pas seulement les objets des sens.

Nous pouvons connaître tous les êtres matériels, pas seulement ceux qui agissent sur nos sens, parce que la nature d'un être matériel est d'interagir avec la matière. Par exemple, nous pouvons connaître les trous noirs et la matière noire, alors qu'ils ne peuvent pas être vus, à partir de l'effet qu'ils font sur la lumière et tous les corps pesants.

Grâce à la connaissance sensorielle, nous nous connaissons nous-mêmes en tant qu'esprits capables de penser ce que nous percevons. Nous pouvons connaître ainsi tous les êtres que nous pouvons mettre en relation avec les objets des sens, tous les concepts, tous les êtres mathématiques, toutes les fictions, toutes les possibilités théoriques. Par exemple, les nombres ne sont pas des objets des sens, mais nous les connaissons quand nous les mettons en relation avec les objets des sens.

Tout ou presque peut être mis en relation avec les objets des sens, mais limiter a priori le domaine des êtres qu'on peut connaître aux êtres qu'on peut mettre en relation avec les objets des sens est encore trop restrictif, parce que des êtres abstraits peuvent être connus même s'ils n'ont pas de relation avec les objets des sens, mais seulement avec d'autres êtres abstraits.

Tout ce qui peut être pensé peut être connu, parce qu'on connaît au moins qu'on peut le penser.

Les essences, ou les Idées, les Formes, sont des concepts. On observe la présence d'un concept quand on reconnaît la vérité de son attribution. Les essences apparaissent dès qu'on peut observer leur présence. La sensibilité et la pensée nous révèlent la présence des essences.

Kant et le problème de Hume

[modifier | modifier le wikicode]

Le problème de Hume :

  • Les expériences ne prouvent jamais la nécessité des lois. On observe des régularités, mais jamais la nécessité.
  • Une loi de cause à effet est une loi de la forme, si les causes sont réunies alors l'effet, où l'effet est en général postérieur à ses causes, mais parfois il peut être simultané. Les expériences peuvent confirmer une telle loi, en montrant qu'elle a toujours été vérifiée à chaque fois qu'on l'a testée : jusqu'à présent, ça a marché à tous les coups. Mais les expériences ne prouvent pas que la loi sera toujours vérifiée. Tout pourrait changer. Les expériences ne prouvent même pas que le Soleil se lèvera demain.
  • Les expériences montrent seulement des successions : l'effet suit ses causes, mais comme elles ne montrent pas la nécessité de la loi, elles ne montrent pas que les causes sont vraiment des causes de leur effet.
  • L'expérience ne révèle jamais la causalité, seulement la régularité. Les relations de causalité sont postulées, mais elles ne peuvent pas être observées.
  • Puisque la causalité ne peut pas être observée, Hume pense qu'elle ne peut pas être connue, qu'on ne peut jamais connaître la vérité des théories qui postulent des lois de causalité.
  • La causalité peut-elle être connue ?

Seules les théories peuvent prouver la nécessité des lois, en partant de lois fondamentales, dont la nécessité est postulée. La vérité d'une théorie peut être confirmée par l'expérience, pourvu qu'elle ait été bien testée. La Nature n'est pas capricieuse ou malicieuse. Apparemment, elle ne change pas ses lois du jour au lendemain, elle ne trahit jamais sa parole. Donc on peut connaître la vérité sur les nécessités naturelles et la causalité.

Kant a compris que la nécessité des lois ne peut jamais être prouvée par l'expérience, seulement par la théorie :

"J’avoue de grand cœur que c’est à l’avertissement donné par David Hume que je dois d’être sorti depuis bien des années déjà du sommeil dogmatique, et d’avoir donné à mes recherches philosophiques dans le champ de la spéculation, une direction toute nouvelle. (...) Je m’assurai donc avant tout si l’objection de Hume pouvait se généraliser, et je ne tardai pas à m’apercevoir que le concept de la liaison de cause et d’effet n’était pas à beaucoup près le seul dont se serve l’entendement dans ses liaisons a priori des choses ; qu’il s’en faut tellement, que la métaphysique tout entière dépend de notions de ce genre. Je cherchai à m’assurer de leur nombre, et quand j’y eus réussi en partant d’un principe unique, je passai à la déduction de ces notions, assuré que je fus alors qu’elles n’étaient pas de l’expérience, comme Hume l’avait craint, mais qu’elles proviennent de l’entendement pur." (Préface des Prolégomènes à toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme science, 1783, traduits par Joseph Tissot)

Kant croit aussi que les lois de cause à effet sont toujours synthétiques :

"Prenons la proposition : « tout ce qui arrive a sa cause ». Dans le concept de « quelque chose qui arrive », je pense certes une existence, que précède un temps, etc., et il s’en dégage des jugements analytiques. Mais le concept d’une cause est totalement étranger à ce concept et indique quelque chose de distinct de ce « quelque chose qui arrive » : il n’est donc nullement contenu dans cette dernière représentation. Comment puis-je donc en venir à dire de « ce qui arrive » en général quelque chose qui en soit tout à fait distinct et à connaître le concept de cause, bien que ce dernier concept ne se trouvât pas contenu dans la représentation de « ce qui arrive », comme lui appartenant cependant, et cela même avec nécessité ?" (Critique de la raison pure, B 13)

Comme la connaissance a posteriori ne prouve jamais la nécessité des lois, Kant croit que la nécessité de la causalité doit être prouvée a priori. Il en conclut qu'il doit y avoir des jugements synthétiques a priori qui montrent la nécessité de la causalité, et toutes les autres formes de nécessité, sauf les nécessités analytiques.

Mais Kant se trompe, parce qu'il n'y a pas de jugements synthétiques a priori.

Pour faire une théorie de la Nature, on postule des lois fondamentales de la Nature, avec des axiomes et des définitions. Ces axiomes et ces définitions déterminent théoriquement ce qui est naturellement nécessaire. Cela revient à définir un concept de Nature. Toutes les lois, qu'elles soient des axiomes, des définitions ou des conséquences logiques des axiomes et des définitions sont vraies par définition de ce concept de Nature, elles sont donc toutes analytiques.

Une théorie physique est vraie a priori en tant que théorie mathématique. Mais ce n'est pas suffisant pour qu'elle soit aussi vraie en tant que théorie physique. On exige que la théorie soit confirmée par les observations du monde actuel. La vérité physique est donc toujours a posteriori. Mais la nécessité des lois physiques est toujours analytique, parce qu'elle est prouvée d'une façon purement théorique.

Qu'est-ce qu'une chose en soi ?

[modifier | modifier le wikicode]

Une apparence est toujours d'un être. Ce sont les êtres qui apparaissent. Mais ils n'apparaissent pas toujours tels qu'ils sont. Pour que l'apparence soit vraie, elle doit donc être une apparence de l'être tel qu'il est. Une chose en soi est l'être tel qu'il est, indépendamment de son apparence. Elle est le critère de la vérité des apparences. Elle est aussi appelée par Kant un noumène, tandis qu'une apparence est un phénomène.

Les êtres sont connus parce qu'ils apparaissent. S'ils n'apparaissent pas, nous ne ne pouvons pas les connaître. Nous ne connaissons donc que les apparences. Les choses en soi ne sont jamais observées.

"je n’ai donc, de ce fait, nulle connaissance de moi tel que je suis, mais seulement tel que je m’apparais à moi-même. La conscience de soi-même n’est donc pas encore, tant s’en faut, une connaissance de soi." (B 158)

Mais être un esprit est avoir une conscience de soi. L'être de l'esprit est d'apparaître à lui-même, et rien de plus. Un esprit est pour lui-même un noumène autant qu'un phénomène, parce qu'il n'y a pas de différence entre son être et son apparence.

Qu'est-ce qu'un être sans son apparence ?

Être est toujours avoir des propriétés et des relations. Or les apparences sont des propriétés et des relations.

Des propriétés et des relations qui ne pourraient jamais être observées seraient sans effet sur les êtres, parce que si A fait de l'effet sur B et si B peut être observé alors A aussi peut être observé, par l'intermédiaire de B. Des propriétés et des relations inobservables ne seraient donc rien pour les êtres qui les ont, comme si elles ne faisaient pas partie de leur être.

"L'essence doit nécessairement apparaître. (...) l'existence est apparition." (Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, Science de la logique, §131, 1830)

Être, c'est toujours apparaître. Un être n'est rien de plus que la somme de toutes ses apparences.

La chose en soi est l'être sans son apparence, mais tout l'être est d'apparaître, donc la chose en soi n'est rien. Les êtres apparaissent tels qu'ils sont, parce que leur être est d'apparaître.

Kant croyait les choses en soi ne peuvent pas être connues, parce qu'elles ne peuvent pas être observées. Mais en observant qu'elles ne peuvent pas être observées, on observe qu'elle ne sont rien, donc finalement les choses en soi sont très bien connues, parce qu'on sait qu'elles ne sont rien :

"La chose en soi ( - et sous la chose, on comprend aussi l'esprit, Dieu) exprime l'objet dans la mesure où il est fait abstraction de tout ce qu'il est pour la conscience, de toutes les déterminations du sentiment, comme de toutes les pensées déterminées qu'on en a. Il est aisé de voir ce qui reste, - la complète abstraction, l'être totalement vide, qui n'est déterminé que comme au-delà (...) ce caput mortuum"

Que la chose en soi est l'être totalement vide "est quelque chose de tout à fait bien connu (...) On ne peut, d'après cela, que s'étonner d'avoir lu à de si nombreuses reprises, que l'on ne sait pas ce qu'est la chose en soi; alors qu'il n'y a rien de plus aisé que de savoir cela." (Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, Science de la logique, §44, 1830)

Si tout leur être est d'apparaître, pourquoi les êtres apparaissent-ils parfois tels qu'ils ne sont pas ? Parce qu'on prend une apparence pour une autre. On peut se tromper sur l'interprétation des apparences, mais il n' y a que des apparences pour nous montrer nos erreurs. La chose en soi n'est pas et ne peut pas être le critère de la vérité des apparences.

La science de l'être est la science de l'apparence. L'ontologie est la phénoménologie, parce que l'être d'un être est son apparence.

"Déjà dès les temps les plus reculés de la philosophie des scrutateurs de la raison pure avaient conçu en dehors des êtres sensibles ou des phénomènes (phænomena) qui constituent le monde sensible, des êtres intelligibles particuliers (noumena) qui doivent composer un monde intelligible ; et comme ils tenaient le phénomène et l’apparence (Scheim) pour identiques (ce qui était bien pardonnable à un âge encore grossier), ils n’accordèrent de réalité qu’aux êtres intelligibles.

Dans le fait, si nous considérons les objets des sens, ce qui est permis, comme de simples phénomènes, nous reconnaissons par là toutefois qu’une chose en soi leur sert de fondement, quoique nous ne sachions pas ce qu’elle est, mais que nous n’en connaissions que le phénomène, c’est-à-dire la manière dont nos sens sont affectés par ce quelque chose d’inconnu. L’entendement donc, par cela qu’il admet des phénomènes, reconnaît également l’existence de choses en soi, et à ce titre on peut dire que la représentation d’êtres qui sont la base des phénomènes, d’êtres purement intellectuels par conséquent, est non seulement légitime, mais encore inévitable.

(...) Les êtres intelligibles sont donc reconnus, mais avec la restriction expresse, et qui ne souffre pas d’exception, que nous ne savons absolument rien de positif de ces êtres intelligibles purs, que nous n’en pouvons rien savoir, parce que nos concepts intellectuels purs, ainsi que nos intuitions pures, ne se rapportent qu’aux objets de l’expérience possible, aux seuls êtres sensibles par conséquent, et qu’aussitôt qu’on en sort, ces notions n’ont plus la moindre valeur."

(Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme science, § 33, 1783, traduits par Joseph Tissot)

"quand nous désignons certains objets, en tant que phénomènes, comme des êtres des sens (phaenomena) en distinguant de leur nature en soi (essence) la manière dont nous les intuitionnons, nous avons déjà l’idée d’opposer pour ainsi dire à de tels phénomènes, et d’appeler êtres de l’entendement (noumena), ou bien les mêmes objets considérés selon cette nature en soi, bien que nous n’en ayons pas d’intuition sous ce rapport, ou bien encore d’autres choses possibles qui ne sont aucunement des objets de nos sens, mais correspondent à des objets simplement pensés par l’entendement." (Critique de la raison pure, B 306)

"Si nous entendons par noumène une chose en tant qu’elle n’est pas un objet de notre intuition sensible, en faisant donc abstraction de notre manière de l’intuitionner, c’est alors un noumène pris dans le sens négatif. Si en revanche nous entendons par là l’objet d’une intuition non sensible, nous admettons un mode particulier d’intuition, à savoir l’intuition intellectuelle, laquelle toutefois n’est pas la nôtre, et dont nous ne pouvons pas même envisager la possibilité, et il s’agirait alors du noumène pris dans le sens positif." (B 307)

Peut-on connaître Dieu ?

[modifier | modifier le wikicode]

Selon Kant, nous ne pouvons pas savoir si "au monde appartient quelque chose qui, comme sa partie ou comme sa cause, est un être absolument" ou si "il n’existe nulle part aucun être qui soit absolument nécessaire, ni dans le monde ni hors du monde, comme en constituant la cause" (B 480), donc nous ne pouvons pas savoir si Dieu existe.

Croire qu'on sait qu'un être ne peut pas être connu est absurde, parce que savoir qu'il ne peut pas être connu serait déjà le connaître.

Connaître que Dieu est parfois caché, qu'il n'est pas toujours facile de le connaître, est déjà le connaître. Même s'il semble absent, il est présent. Même son silence est une parole. "ô nuit plus aimable que l'aurore !" (Saint Jean de la Croix, La nuit obscure)

On ne peut pas voir Dieu en face, mais on peut observer la Création. On observe l'auteur, indirectement, quand on observe l’œuvre. Donc on peut connaître Dieu à partir de la Création.

Tout parle. Tout ce qui est dit qu'il est, simplement en étant ce qu'il est. L'être est la parole de Dieu. Dès que c'est, Dieu dit que c'est.

On reconnaît le savoir avec des bons principes. On reconnaît les bons principes à leurs fruits. Que Dieu est généreux est un principe qui porte des fruits. Par exemple, il explique l'existence de la raison et sa puissance. Dieu nous donne généreusement sa sagesse et sa puissance, autant qu'il est bon pour nous. Si on ne croit pas en Dieu, l'existence de la raison dans l'Univers est un accident inexpliqué, un peu comme si une tuile nous était tombée sur la tête.

Leibniz a remarqué qu'on explique les lois de l'optique de Snell-Descartes à partir du principe de Fermat, que les chemins suivis par la lumière sont toujours les plus courts, en temps (Discours de métaphysique, § XXII). Le principe de Fermat peut être expliqué à partir de la sagesse divine. Dieu choisit toujours les lois les meilleures. Les principes théologiques peuvent donc porter des fruits, même quand il s'agit de physique théorique.

L'intelligence du bien est le meilleur. Dieu est le meilleur. Donc Dieu est l'intelligence du bien.

La véritable intelligence est toujours l'intelligence du bien, donc Dieu est l'intelligence.

Le bien est toujours l'intelligence du bien, donc Dieu est l'intelligence de l'intelligence.

Pas de désir du bien sans intelligence du bien. Pas d'intelligence du bien sans désir du bien. Or le désir du bien est le premier moteur, donc Dieu est le premier moteur.

"L'intellection en elle-même est intellection du meilleur en lui-même, et l'intellection à son plus haut point est intellection du meilleur au plus haut point. L'intellect a l'intellection de lui-même par une saisie de l'intelligible, car il devient intelligible en touchant et en pensant l'intelligible, de sorte que l'intellect est la même chose que l'intelligible. En effet ce qui est capable de recevoir l'intelligible, c'est à dire la substance, c'est l'intellect, et il est en acte quand il possède, de sorte que l'intelligible, plus que l'intellect, est ce que l'intellect semble avoir de divin, et que l'étude est le plus grand plaisir et le plus bien.. Donc que le dieu soit perpétuellement dans un état de perfection tel que celui où nous sommes parfois, cela est admirable ; si c'est dans un état de plus grande perfection, c'est encore plus admirable. Or c'est bien le cas. Et la vie aussi, certes, lui appartient, car l'acte de l'intellect est vie et l'acte est le dieu. La vie du dieu qui, par elle-même, est la meilleure et éternelle est acte. Nous affirmons donc que le dieu est l'animal éternel et le meilleur, de sorte que la vie et la durée continue et éternelle appartiennent au dieu, car le dieu est cela même." (Aristote, Métaphysique Λ 1072b 18-30, traduite par Marie-Paule Duminil et Annick Jaulin)

Le sujet est-il le critère de la vérité ?

[modifier | modifier le wikicode]

"Truth is right where you are." (Ruthie Foster)

La vérité est précisément là où tu es.

Un sujet est un esprit, un être conscient de soi. Quand un sujet connaît, il connaît un objet. Lorsqu'un sujet se connaît lui-même, le sujet est pour lui-même son objet.

Habituellement, on définit la vérité par une adaptation du sujet à son objet. La pensée du sujet doit dire l'être de l'objet.

Kant a eu la curieuse idée de renverser les choses. La vérité est une adaptation de l'objet au sujet. L'objet doit pouvoir être pensé par un sujet pour être ce qu'il est. Pour connaître tous les êtres, il faut donc avant tout connaître le sujet.

Copernic nous a décentré en mettant le Soleil au centre. Kant fait le contraire, parce qu'il met le sujet au centre.

Kant a été suivi par Fichte et Schelling. Pour Fichte, la science de la science est la science du moi : ce qui n'est pas moi est posé par moi. Pour Schelling, le moi est le principe de la philosophie. On appelle parfois ces philosophies, l'idéalisme transcendantal, ou l'idéalisme du sujet.

Kant croit que l'espace et le temps sont essentiellement des formes de la sensibilité du sujet, donc que l'espace et le temps ne pourraient pas être s'il n'y avait de sujet. Selon Kant, les êtres sont toujours dans l'espace et dans le temps, parce que c'est ainsi qu'ils apparaissent à un sujet, et ils ne peuvent pas être sans apparaître ainsi.

L'espace et le temps sont des conditions nécessaires de l'existence de l'esprit, mais l'esprit n'est pas une condition nécessaire de l'existence de l'espace et du temps. Il semble donc qu'essayer de comprendre la nature de l'espace et du temps à partir de la nature de l'esprit n'est peut-être pas très sensé.

L'attribution des concepts à des êtres est la prédication. C'est la forme fondamentale de la pensée. L'être des êtres est déterminé avec les concepts qui leur sont attribués. L'attribution de plusieurs concepts à un même être fait de lui une unité de divers concepts. Kant croit que cette unité de concepts est imposée par l'esprit, donc que les êtres ne pourraient pas être s'il n'y avait pas d'esprit qui détermine leur être. C'est pourquoi la philosophie de Kant est appelée un idéalisme transcendantal.

L'être est une condition nécessaire de l'existence de l'esprit. Mais l'existence de l'esprit est-elle une condition nécessaire de l'être ?

La matière peut exister sans l'esprit, mais les esprits n'existent pas sans la matière. Il ne semble donc pas très sensé de vouloir comprendre la nature de la matière à partir de la nature de l'esprit.

La matière et l'esprit semblent être faits l'un pour l'autre, parce qu'un esprit peut connaître les lois de la matière, et parce que ses lois font de la matière ce qu'elle est.

Un esprit peut connaître tous les possibles, tous les êtres dès qu'ils sont concevables. Il semble que l'esprit est aussi grand que l'être.

L'existence de nos esprits n'est pas une condition nécessaire de l'être, mais si on pense à l’Âme du Monde, comme Schelling, ou à l'Esprit Absolu, comme Hegel, ou à Dieu, alors affirmer que l'esprit est une condition nécessaire de l'être est peut être sensé.

Un savoir est une vérité obtenue par un bon travail. Le bon travail dans la recherche de la vérité est la caractéristique essentielle du savoir. En travaillant pour connaître la vérité, on découvre qu'on est capable de la connaître et d'acquérir tous les savoirs. Cette connaissance de soi nous révèle ce qu'est la vérité, ce que sont tous les êtres, dès qu'ils sont connus, et ce qu'est l'être. Un sujet est donc pour lui-même un critère du savoir et de la vérité sur tous les êtres. "Connais-toi toi-même" et tu connaîtras tous les esprits et tous les êtres.

La révolution "copernicienne" de Kant :

"Jusqu’ici, on admettait que toute notre connaissance devait nécessairement se régler à partir des objets ; mais toutes les tentatives pour fixer sur eux a priori, par concepts, quelque chose par quoi notre connaissance eût été élargie ne parvenaient à rien en partant de ce présupposé. Que l’on fasse donc au moins une fois l’essai de voir si nous n’aurions pas plus de succès, dans les problèmes de métaphysique, dès lors que nous admettrions à l’inverse que les objets doivent se régler d’après notre connaissance, hypothèse qui se concilie déjà mieux avec la possibilité revendiquée d’une connaissance a priori de ces objets, permettant d’établir quelque chose à leur égard avant que ces objets nous soient donnés. C’est ici reproduire les premières idées de Copernic, lequel, comme il ne se sortait pas bien de l’explication des mouvements célestes en partant du principe que toute l’armée des astres tournait autour du spectateur, tenta de voir s’il ne réussirait pas mieux en faisant tourner le spectateur et en laissant au contraire les astres immobiles. Or, en métaphysique, on peut faire (B XVII) une tentative du même genre en ce qui concerne l’intuition des objets. Si l’intuition en effet devait se régler uniquement sur la nature des objets, je ne vois pas comment on pourrait connaître a priori quelque chose de ceux-ci ; en revanche, si l’objet (en tant qu’objet des sens) se règle sur la nature de notre pouvoir d’intuition, je peux parfaitement me représenter cette possibilité." (Préface à la deuxième édition de la Critique de la raison pure, 1787)

L'espace comme forme nécessaire de la sensibilité :

"La représentation de l’espace ne peut être empruntée, à partir de l’expérience, aux rapports qui structurent les phénomènes extérieurs, mais bien au contraire cette expérience extérieure n’est elle-même possible avant tout qu’à travers la grille de la représentation mentionnée.

L’espace est une représentation nécessaire, a priori, qui intervient au fondement de toutes les représentations externes. On ne peut jamais construire une représentation d’objet selon laquelle il n’y aurait pas d’espace, quoique l’on puisse tout à fait bien penser l’espace sans que s’y rencontre aucun objet. Par conséquent, l’espace apparaît comme la condition de possibilité des phénomènes, et non pas comme une détermination dépendant de ceux-ci, et il est une représentation a priori qui intervient nécessairement à la base des phénomènes extérieurs."

(Critique de la raison pure, B 38-39)

Mais ceci est faux, parce qu'on sait depuis Gauss qu'on peut déterminer empiriquement si l'espace est euclidien ou non, par exemple en mesurant les angles entre les sommets de trois montagnes et en vérifiant si leur somme est égale à celle de deux angles droits.

"Or, comment peut-il exister dans l’esprit une intuition externe qui anticipe sur les objets eux-mêmes et en laquelle le concept de ceux-ci puisse être déterminé a priori ? De toute évidence, dans la mesure uniquement où cette intuition réside dans le sujet et constitue la propriété formelle que celui-ci possède d’être affecté par des objets et d’en recevoir ainsi une représentation immédiate, c’est-à-dire une intuition, donc uniquement en tant qu’elle constitue la forme du sens externe en général.

L’espace n’est rien d’autre que la forme de tous les phénomènes des sens externes, autrement dit la condition subjective de la sensibilité sous laquelle seulement, pour nous, êtres humains, une intuition externe est possible. Or, du fait que la réceptivité du sujet (il s’agit bien d’une disposition ou faculté du sujet), laquelle consiste pour lui à être affecté par des objets, précède nécessairement toutes les intuitions de ces objets, on comprend aisément comment la forme de tous les phénomènes peut être donnée dans l’esprit antérieurement (antériorité logique) à toutes les perceptions effectives, par conséquent a priori, et comment elle peut, en tant qu’intuition pure dans laquelle tous les objets doivent être déterminés, contenir avant toute expérience effective les principes de leurs rapports.

Nous ne pouvons par conséquent parler de l’espace, d’êtres étendus, etc., que du point de vue d’un être humain. Si nous nous dégageons de la condition subjective sous laquelle seulement nous pouvons recevoir une intuition externe, à savoir la possibilité d’être affectés par les objets, la représentation de l’espace ne signifie absolument rien. Ce prédicat est attaché aux choses uniquement dans la mesure où elles nous apparaissent, autrement dit en tant qu’elles sont des objets de la sensibilité. La forme constante de cette réceptivité, que nous appelons sensibilité, est une condition nécessaire de tous les rapports où des objets sont intuitionnés comme extérieurs à nous, et si l’on fait abstraction de ces objets, elle est une intuition pure qui porte le nom d’espace. Comme nous ne pouvons faire des conditions particulières de la sensibilité des conditions de la possibilité des choses, mais uniquement de leurs phénomènes, nous pouvons assurément dire que l’espace renferme toutes les choses qui peuvent nous apparaître hors de nous, mais non pas toutes les choses en elles-mêmes, qu’elles puissent être intuitionnées ou non, et par quelque sujet que ce soit." (B 42-43)

Le temps comme forme nécessaire de la sensibilité :

"Le temps est une représentation nécessaire qui est au fondement de toutes les représentations." (B 46)

"Le temps n’est rien d’autre que la forme du sens interne, c’est-à-dire de l’intuition que nous avons de nous-mêmes et de notre état intérieur." (B 49)

L'unité du sujet et l'unité de l'objet :

Pour être, il faut être un. Un être est toujours un.

Un individu est unit en lui les propriétés et les relations qu'il a. Il est l'unité dans la diversité de ses propriétés et de ses relations.

Un concept reste le même concept à chaque fois qu'il est attribué. Il est l'unité dans la diversité de ses attributions.

Curieusement, Kant croit que l'unité du sujet est le fondement de toutes l'unité de chaque objet, donc de chaque être. Donc s'il n'y avait pas de sujet, il n'y aurait pas d'être.

"pour connaître une chose quelconque dans l’espace, par exemple une ligne, il faut que je la tire, et donc que je mette en œuvre synthétiquement une liaison déterminée du divers donné, en sorte que l’unité de cet acte est en même temps l’unité de la conscience (dans le concept d’une ligne) et que c’est d’abord par là qu’un objet (un espace déterminé) est connu." (B137-138)

Qu'est-ce que tirer une ligne sinon la dessiner ? Faut-il avoir dessiné une ligne pour la connaître ?

"Le « je pense » doit pouvoir accompagner toutes mes représentations (...) tout le divers de l’intuition entretient un rapport nécessaire au « je pense », dans le même sujet où ce divers se rencontre. Mais cette représentation (le « je pense » originaire) est un acte de la spontanéité, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas être considérée comme appartenant à la sensibilité.Je l’appelle l’aperception pure pour la distinguer de l’aperception empirique, ou encore l’aperception originaire, parce qu’elle est cette conscience de soi qui, en produisant la représentation « je pense », laquelle doit pouvoir accompagner toutes les autres et est une et identique dans toute conscience, ne peut être accompagnée d’aucune autre. Je nomme encore l’unité de cette représentation l’unité transcendantale de la conscience de soi, pour désigner la possibilité de la connaissance a priori qui en procède. Car les diverses représentations qui sont données dans une certaine intuition ne constitueraient pas toutes ensemble mes représentations si elles n’appartenaient pas toutes ensemble à une conscience de soi." (B 131-132)

"c’est seulement parce que je peux saisir le divers de ces représentations en une conscience que je les nomme toutes mes représentations ; car, si tel n’était pas le cas, j’aurais un moi aussi bigarré et divers que j’ai de représentations dont je suis conscient. L’unité synthétique du divers des intuitions, en tant que donnée a priori, est donc le fondement de l’identité de l’aperception elle-même, qui précède a priori toute ma pensée déterminée. Mais la liaison n’est pas dans les objets et ne peut pas leur être pour ainsi dire empruntée par la perception et reçue dans l’entendement en passant d’abord par celle-ci : elle n’est au contraire qu’une opération de l’entendement, lequel n’est lui-même rien de plus que le pouvoir de lier a priori et d’inscrire le divers de représentations données sous l’unité de l’aperception – c’est là le principe suprême de toute la connaissance humaine." (B135-136)

"L’unité transcendantale de l’aperception est celle par laquelle tout le divers donné dans une intuition est réuni en un concept de l’objet." (B 139)

"je trouve qu’un jugement n’est pas autre chose que la manière de rapporter des connaissances données à l’unité objective de l’aperception. Ce à quoi vise la copule est dans ces jugements est de distinguer l’unité objective de représentations données et leur unité subjective. Elle désigne en effet la relation de ces représentations à l’aperception originaire et leur unité nécessaire, bien que le jugement lui-même soit empirique et par conséquent contingent, par exemple celui qui énonce : les corps sont pesants. Par là, je ne veux certes pas dire que ces représentations se rapportent nécessairement les unes aux autres dans l’intuition empirique, mais qu’elles se rapportent les unes aux autres grâce à l’unité nécessaire de l’aperception dans la synthèse des intuitions, c’est-à-dire d’après des principes opérant la détermination objective de toutes les représentations en tant qu’il peut en résulter une connaissance, lesquels principes dérivent tous du principe fondamental de l’unité transcendantale de l’aperception. Ainsi seulement procède de ce rapport un jugement, c’est-à-dire un rapport qui possède une validité objective et se distingue suffisamment du rapport entre ces mêmes représentations dont la validité serait simplement subjective, par exemple celui qui s’établit d’après les lois de l’association. En suivant ces dernières, je pourrais dire seulement : quand je porte un corps, je sens une impression de pesanteur, mais non pas : en lui-même, le corps est pesant – ce qui équivaut à dire que ces deux représentations sont liées dans l’objet, c’est-à-dire sont indifférentes à l’état du sujet, et qu’elles ne sont pas simplement combinées dans la perception (aussi souvent qu’elle puisse être répétée)." (B 141-142)

Kant a-t-il trouvé le principe suprême de la raison ?

[modifier | modifier le wikicode]

"La proposition : « à nulle chose ne convient un prédicat qui la contredise » s’appelle le principe de contradiction et constitue un critère universel, bien que simplement négatif, de toute vérité ; toutefois, ce principe ne relève que de la logique, parce qu’il s’applique aux connaissances considérées uniquement comme connaissances en général, indépendamment de leur contenu, et qu’il déclare que la contradiction les anéantit et les supprime totalement.

Reste que l’on peut cependant en faire également un usage positif, c’est-à-dire non pas simplement pour bannir la fausseté et l’erreur (dans la mesure où elles reposent sur la contradiction), mais aussi pour connaître la vérité. Car, si le jugement est analytique, qu’il soit négatif ou affirmatif, sa vérité doit toujours pouvoir être suffisamment reconnue d’après le principe de contradiction. En effet, on niera toujours avec raison le contraire de ce qui se trouvera déjà contenu et pensé comme concept dans la connaissance de l’objet, tandis que le concept lui-même devra nécessairement en être affirmé, puisque le contraire en contredirait l’objet.

Aussi devons-nous reconnaître au principe de contradiction sa valeur universelle et pleinement suffisante de principe de toute connaissance analytique ; mais la considération qu’il faut lui témoigner et l’utilité qu’il faut lui reconnaître ne dépassent pas ceux d’un critère suffisant de la vérité. Car, du fait qu’aucune connaissance ne saurait lui être contraire sans s’anéantir elle-même, il s’ensuit bien que ce principe est la conditio sine qua non, mais non pas le principe déterminant de la vérité de notre connaissance. Or, dans la mesure où nous n’avons proprement affaire qu’à la partie synthétique de notre connaissance, sans doute veillerons-nous toujours à ne jamais procéder à l’encontre de ce principe inviolable, sans pouvoir toutefois en attendre jamais un quelconque éclaircissement en ce qui concerne la vérité de ce genre de connaissance." (Critique de la raison pure, B 190-191)

Les principes fondamentaux de la connaissance analytique sont les principes logiques. Ils déterminent le concept de théorie. Une théorie est un ensemble d'axiomes, de définitions et de théorèmes. Un théorème est une conséquence logique des axiomes et des définitions. Les règles fondamentales de la déduction déterminent le concept de conséquence logique. Ils déterminent ainsi le concept de théorie. La logique est une théorie de toutes les théories, un savoir de tous les savoirs.

Tous les principes logiques dépendent d'un seul principe, le principe de non-contradiction : un énoncé et sa négation ne sont jamais vrais tous les deux. Seul ce qui est sans contradiction est permis par la logique et tout ce qui est sans contradiction est permis :

Un monde est logiquement possible si et seulement si il peut être défini sans contradiction.

Le concept de conséquence logique peut être défini à partir du concept de possibilité logique :

A est une conséquence logique des prémisses P si et seulement si il n'y a pas de monde logiquement possible à propos duquel les prémisses P sont vraies et A est fausse.

Puisque toute la logique est essentiellement la théorie du concept de conséquence logique, le principe de non-contradiction suffit pour fonder toute la logique, et aussi toute la connaissance analytique.

Le principe de non-contradiction a donc été correctement identifié par Aristote (Métaphysique Γ) comme l'un des principes suprêmes de la raison :

"Il est impossible que le même appartienne et n'appartienne pas en même temps à la même chose et du même point de vue (et toutes les autres spécifications que nous pourrions ajouter, qu'elles soient ajoutées contre les difficultés dialectiques)." (Métaphysique Γ, 1005b 19-22)

Mais Kant croit que le principe de non-contradiction ne peut rien nous apprendre, que la véritable connaissance requiert davantage que ce principe. Il croit que sans la sensibilité, il ne peut pas y avoir de connaissance, parce qu'elle est selon lui la seule façon de faire la différence entre la vérité et l'erreur :

"Dans le jugement analytique, je m’en tiens au concept donné, pour établir quelque chose à son endroit. Si le jugement doit être affirmatif, je ne fais qu’attribuer à ce concept ce qui était déjà pensé en lui ; s’il doit être négatif, je ne fais qu’exclure de lui ce qui en est le contraire. Mais, dans les jugements synthétiques, je dois sortir du concept donné pour considérer dans son rapport avec lui quelque chose de tout autre que ce qui s’y trouvait pensé ; en conséquence, ce rapport n’est jamais ni un rapport d’identité, ni un rapport de contradiction – ce qui fait que l’on ne peut envisager pour ce jugement, considéré en lui-même, ni vérité ni erreur." (B 193-194)

Le principe de non-contradiction ne suffit pas pour établir la vérité ou la fausseté des jugements synthétiques. L'expérience est donc nécessairement la seule source de vérité pour les jugements synthétiques :

"Si une connaissance doit avoir une réalité objective, c’est-à-dire se rapporter à un objet et trouver en lui signification et sens, il faut que l’objet puisse être de quelque façon donné. Sans cela les concepts sont vides, et l’on a certes, à travers eux, développé une pensée, mais l’on n’a en fait, par cette pensée, obtenu aucune connaissance : on s’est contenté en réalité de jouer avec des représentations. Donner un objet, si cette opération ne doit pas être entendue à nouveau simplement comme médiate, mais doit coïncider avec une représentation immédiate dans l’intuition, ce n’est pas autre chose qu’en rapporter la représentation à l’expérience (qu’elle soit effective ou en tout cas possible)." (B 194-195)

Il n'y a pas que les objets des sens qui ont une réalité objective. Les mondes possibles, les êtres mathématiques et même les concepts sont des objets et ont une réalité objective. En mathématiques, on se donne des objets simplement en les définissant ou en les construisant. La sensibilité et l'expérience ne sont pas nécessaires pour leur donner une réalité objective.

Tous les jugements synthétiques doivent être rapportés à l'expérience, mais Kant n'en conclut pas que tous les jugements synthétiques sont a posteriori. Il croit au contraire avoir trouvé le principe suprême de la raison avec le principe fondamental de la connaissance synthétique a priori. La Critique de la raison pure est principalement l'explication de cette découverte :

"Le principe suprême de tous les jugements synthétiques est donc le suivant : tout objet est soumis aux conditions nécessaires de l’unité synthétique du divers de l’intuition dans une expérience possible.

C’est de cette façon que des jugements synthétiques a priori sont possibles, quand nous rapportons à une connaissance expérimentale possible en général les conditions formelles de l’intuition a priori, la synthèse de l’imagination et son unité nécessaire dans une aperception transcendantale, et que nous disons : les conditions de la possibilité de l’expérience en général sont en même temps les conditions de la possibilité des objets de l’expérience, et elles ont pour cette raison une validité objective dans un jugement synthétique a priori." (B 197)

Une théorie des conditions de possibilité de l'expérience détermine le concept d'expérience. Les conditions de possibilité de l'expérience sont vraies par définition du concept d'expérience. Leur vérité est a priori, mais elle est analytique, pas synthétique.

L'unité dans une aperception transcendantale veut dire l'unité dans un esprit. S'il n'y a pas d'esprit, il n'y a pas de représentation et pas d'unité de ses représentations. Un esprit est un. S'il n'y a pas d'esprit, il n'y a pas d'expérience. Toutes ces vérités sont a priori, mais elles sont analytiques, pas synthétiques.

Il n'est pas nécessaire qu'un objet soit présenté dans l'expérience pour être connu. Par exemple, les êtres mathématiques peuvent être connus sans être présentés dans l'expérience. Donc le principe suprême de la raison avancé par Kant est tout simplement faux. Kant fonde toute sa philosophie transcendantale sur un principe dont la fausseté est évidente.

La métaphysique est-elle une science ?

[modifier | modifier le wikicode]

La métaphysique est un concept qu'on emploie pour faire référence à l’œuvre d'Aristote du même nom, et à celles qu'elle a inspirées. Aristote n'emploie pas le concept de métaphysique. Il l'appelle la sagesse, la science des causes premières (Métaphysique A) ou la philosophie première :

"Ce qu'on appelle sagesse traite des causes premières et des premiers principes." (981b 29)

Elle est la science la plus élevée et la science de ce qu'il y a de plus élevé :

"avoir la science en vue des causes appartient au plus haut point à la science de ce qui est au plus haut point objet de science." (982a 32)

"celui qui choisit la science pour elle-même choisira, de préférence à tout, la science la plus haute : telle est la science de ce qui est au plus haut point objet de science. Or sont au plus haut point objet de science les objets premiers, c'est à dire les causes, car par eux et à partir d'eux, on acquiert aussi la connaissance des autres choses" (982b 1-4)

Elle est la science de Dieu de deux façons. Elle est la science de ce que Dieu est, et aussi la science que Dieu a, parce que Dieu se connaît lui-même :

Cette science "seule sera divine de deux façons : en effet, la science que le dieu possédera au plus haut point et qui traitera des choses divines est divine entre les sciences." (983a 6-7)

"de l'avis de tous, le dieu est au nombre des causes et il est un certain principe, et le dieu, lui seul ou lui surtout, pourra posséder une telle science" (983 9-10)

Il la définit comme la science de l'être en tant qu'être (Métaphysique Γ), ou la science de l'être, tout court :

"Il y a une science qui étudie l'être en tant qu'être, et les propriétés qui appartiennent à cet être par soi." (1003a 21)

"Il nous faut saisir les premières causes de l'être en tant qu'être." (1003a 32)

Il prouve qu'une telle science peut exister (Métaphysique Γ) et qu'elle est la science de Dieu, le premier moteur, l'intelligence de l'intelligence, l'animal éternel et le meilleur (Métaphysique Λ).

"Ces problèmes incontournables de la raison pure sont : Dieu, la liberté et l’immortalité. Quant à la science qui, forte de tous ses dispositifs, n’a proprement pour but final que la résolution de ces problèmes, elle se nomme métaphysique ; et sa méthode est de prime abord dogmatique, ce qui signifie que, sans examiner au préalable le pouvoir, ou le manque de pouvoir, de la raison au regard d’une si grande entreprise, elle en aborde néanmoins l’exécution avec assurance." (Critique de la raison pure, B 7)

Kant a pleinement raison d'exiger qu'une science fasse la critique de son dogmatisme. Or la connaissance transcendantale, la connaissance de la connaissance, est précisément la connaissance critique : est-ce que ce qui prétend être une connaissance est vraiment une connaissance ? Pour être vraiment une science, la métaphysique doit être critique.

La Critique de la raison pure affirme que la métaphysique ne peut pas être une science si elle dépasse les limites de ce que l'expérience peut enseigner :

La raison "part de principes dont elle ne peut éviter l’usage dans le cours de l’expérience, lequel usage se trouve en même temps suffisamment garanti par cette même expérience. S’appuyant sur ces principes, la raison s’élève toujours plus haut (comme le veut du reste sa nature), vers des conditions de leur application légitime toujours plus éloignées. S’apercevant que, ce faisant, son entreprise ne peut que rester toujours inachevée, les questions ne cessant jamais de se succéder les unes aux autres, elle se voit contrainte de recourir à des principes dépassant tout usage empirique possible, mais néanmoins apparemment si dignes de confiance que même le sens commun se trouve en accord avec eux. Mais, ce faisant, elle s’enfonce dans une telle obscurité et dans de telles contradictions qu’elle peut bien évidemment en conclure avoir dû quelque part s’appuyer sur des erreurs cachées, mais des erreurs qu’elle ne peut découvrir, parce que les principes dont elle se sert, outrepassant les limites de toute expérience, ne reconnaissent plus aucune pierre de touche empirique. Le champ de bataille où se développent ces conflits sans fin se nomme la Métaphysique." (Kant, Préface à la première édition de la Critique de la raison pure, 1781, traduite par Jacques Auxenfants, 2019)

"En dehors des concepts de la nature , qui peuvent toujours trouver leur application dans l'expérience , la métaphysique a pour objet d'une part des concepts purs de la raison qui ne sont jamais donnés dans aucune expérience possible , par suite des concepts dont l'expérience ne peut établir la réalité objective qui en fera autre chose que de pures imaginations, d'autre part des affirmations dont l'expérience ne peut davantage confirmer la vérité ou dévoiler l'erreur ;" (Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui aura le droit de se présenter comme science, § 40, 1783, traduits par Barni)

Pourquoi la connaissance devrait-elle être limitée à ce qu'enseigne l'expérience ?

La connaissance théorique est un savoir de toutes les théories, de tout ce qui est logiquement possible. Elle nous révèle tous les mondes logiquement possibles, comme si on avait un polycosmoscope avec lequel observer tous les univers concevables. Pourquoi se priver d'un tel savoir ?

Où sont les limites de ce que l'expérience peut enseigner ?

Non seulement les phénomènes, mais également tous les êtres théoriques mis en relation avec les phénomènes peuvent être connus par l'expérience. Si par exemple on trouve une analogie entre un être théorique et un être observé dans le monde actuel, la connaissance de l'être théorique apporte des connaissances sur l'être observé, et inversement la connaissance de l'être observé apporte des connaissances sur l'être théorique. Il n'y a pas de limite a priori qui interdise de concevoir des êtres théoriques pour les mettre en relation avec les phénomènes. Donc il n'y a pas de limite a priori de ce que l'expérience peut enseigner

Pour être critique, il faut donner des preuves que ce qu'on critique est ou non une erreur. Mais pour cela, il faut être en même temps autocritique et se demander si nos critiques sont bien prouvées. Si on n'est pas autocritique, on croit qu'on a toujours raison et que ceux qui nous contredisent ont toujours tort.

Il n'y pas de raison sans critique. Il n'y a pas de critique sans autocritique. Donc il n'y a pas de raison sans autocritique.

La Critique de la raison pure n'est pas très autocritique. Elle déclare qu'une métaphysique ne doit jamais aller au delà de ce que l'expérience peut enseigner, mais elle est elle-même une métaphysique qui va bien au delà de ce que l'expérience peut enseigner.

L'expérience n'enseigne pas qu'il est interdit d'aller au delà de ce que l'expérience peut enseigner. Elle enseigne le contraire. Très souvent les découvertes théoriques précèdent les découvertes empiriques auxquelles elles conduisent. La théorie n'est pas bridée par l'expérience. C'est l'expérience qui est bridée par la théorie, parce que pour faire une bonne expérience, on a besoin d'une bonne théorie de cette expérience.

Il n'est pas interdit a priori de raisonner sur n'importe quel être théorique. L'interdire serait une atteinte à la liberté de penser et de faire progresser la science. Aucune théorie n'est a priori interdite. Toutes les théories sont bienvenues. Mais elles doivent porter des fruits pour être reconnues comme un bon savoir.

Nous ne savons pas par avance ce qui peut être connu. Même les chimères sont désormais une réalité biologique. Nicole Le Douarin a inventé des chimères caille-poulet pour étudier le développement animal.

Même les Idées, les Formes, dont l'existence est postulée par Platon, et même Dieu, peuvent être connus par la théorie et par l'expérience. Il suffit de raisonner pour faire des théories. Il suffit de mettre en relation les êtres théoriques et les phénomènes pour confronter la théorie à l'expérience.

La métaphysique est-elle alors vraiment une science ?

Pour qu'une science soit vraiment reconnue comme une science, il faut qu'il soit évident qu'elle porte des fruits, que ses principes soient clairement exposés, que leurs conséquences soient clairement prouvées, qu'ils expliquent ce qu'on ne sait pas expliquer sans eux, qu'ils n'aient pas de conséquences fausses, ou pas de conséquences trop fausses si on peut se contenter de vérités approximatives, et qu'ils nous aident à bien penser et à bien vivre.

Rien n'interdit a priori que la métaphysique soit une science, mais pour prouver qu'elle peut être une science, il faut prouver qu'elle est une science, en faisant d'elle une science. Il faut donner la preuve par l'exemple.